Mensongers ou détournés : les arguments de Donald Trump pour la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique

 

Des migrants du Honduras passent la frontière américano-mexicaine au niveau de la ville de Tijuana, le 21 décembre 2018.
Des migrants du Honduras passent la frontière américano-mexicaine au niveau de la ville de Tijuana, le 21 décembre 2018. MOHAMMED SALEM / REUTERS

C’était une proposition centrale du programme du candidat républicain à la présidentielle de 2016 : pour « garantir la sécurité des Américains », Donald Trump veut construire un mur à la frontière américano-mexicaine pour stopper l’immigration illégale.

Et c’est cette proposition qui est à l’origine de la paralysie budgétaire de l’Etat américain depuis le samedi 22 décembre 2018 (le shutdown). Le locataire de la Maison Blanche refuse de signer le budget, car celui-ci ne comprend pas le financement du mur en question, à hauteur de 5,7 milliards de dollars (soit 5 milliards d’euros).

De ce fait, 800 000 fonctionnaires fédéraux ne sont plus payés depuis près de trois semaines ; et 420 000 d’entre eux, jugés essentiels au fonctionnement de l’Etat, doivent quand même assurer leur mission (contrôle des frontières justement, gardes-côtes, fonctionnaires du transport, etc.).

Parmi les arguments présentés par le président américain ou son équipe, nous avons retenu ceux qui reviennent le plus pour les vérifier.

  • « Le Mexique paiera pour le mur à la frontière »

L’argument numéro un du président américain est que, « d’une manière ou d’une autre », le Mexique paiera pour ce mur de 1 000 miles (1 609 km), qu’il soit en « béton ou en métal ».

Pourquoi c’est impossible

Tous les présidents font des promesses de campagne avant de se rendre compte qu’ils ne pourront pas les tenir ; c’était vrai avec George W. Bush, qui avait promis de ne pas augmenter les impôts, ou Barack Obama, qui avait promis de faire baisser les cotisations de santé.

Donald Trump n’a jamais voulu revenir sur sa promesse électorale de faire payer le mur aux Mexicains, sans pour autant trouver un moyen de la réaliser. Il l’a répété 217 fois, selon le site Fact Base, qui recense tous ses discours et ses tweets. Depuis, Trump continue de le clamer : le Mexique va payer, soit en taxant les immigrés présents aux Etats-Unis, soit en mettant la pression sur Mexico, soit en augmentant les taxes douanières.

Toutes ces méthodes ont été déclarées illégales, rappelle le Washington Post. In fine, et sans reconnaître que le Mexique ne paiera pas, il a donc réclamé les fonds aux parlementaires – qui ont refusé –, ce qui est à l’origine du shutdown.

  • « Les portions nouvellement construites ont empêché la caravane de migrants d’entrer dans le pays »

M. Trump fait la promotion du travail des fonctionnaires qui contrôlent la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, mais, surtout, il déclare que de nouvelles portions du mur ont été construites et qu’elles ont empêché des migrants de traverser la frontière.

Pourquoi c’est trompeur

Oui, la caravane de migrants, en provenance du Honduras et arrivée le 15 novembre 2018 au nord du Mexique, s’est arrêtée à la frontière. Mais ces migrants n’ont pas été arrêtés par des murs « nouvellement construits », comme le rappelait, en décembre, le New York Times.

En effet, aucune portion n’a été construite depuis l’arrivée de M. Trump à la Maison Blanche, entre autres car ce mur n’est toujours pas financé : ni par Washington ni par Mexico. Néanmoins, certaines portions de barrières déjà existantes (longues au total de 1 054 km) ont été rénovées ou remplacées, avec des fonds attribués par les parlementaires américains. Ces portions représentent 200 km, soit 19 % de la frontière déjà construite.

  • « Tous les jours, les agents des patrouilles douanières et de la police aux frontières empêchent des milliers d’immigrés illégaux de pénétrer dans notre pays »

Pourquoi c’est exagéré

Les données des douanes et de la police aux frontières américaines montrent, pour l’année 2018, que 396 579 personnes ont été appréhendées par les autorités. Cela représente 1 087 personnes par jour en moyenne : un millier, pas des milliers. Et si le nombre diffère d’un mois sur l’autre, le relevé de septembre – le plus élevé pour 2018 – est de 1 400.

De la même manière, ce chiffre est en baisse constante depuis l’an 2000, où il atteignait sans difficulté le million de personnes arrêtées par an.

  • « Tous les Américains sont pénalisés par l’immigration illégale incontrôlée. Elle grève les ressources publiques et fait baisser les salaires »

Le président américain sous-entend que les immigrés illégaux coûtent cher aux Etats-Unis ou qu’ils occupent des emplois en lieu et place de citoyens ou d’immigrés légaux.

Pourquoi c’est faux

Après un pic au milieu des années 2000, avec 12,2 millions d’immigrés illégaux (sur 325 millions d’habitants), le nombre est retombé à 10,7 millions en 2016. Un chiffre qui comprend une proportion – en baisse – de Mexicains illégaux : 5,4 millions, contre 6,9 millions en 2007, selon le centre de recherche Pew. Même si ces flux sont difficiles à quantifier, le pays ne se trouve pas dans une situation « incontrôlée ».

Les immigrés illégaux « contribuent de manière considérable » aux recettes du fisc

Par ailleurs, une étude de 2017 de l’Institut de l’imposition et de la politique économique (ITEP, Institute on Taxation & Economic Policy) montre que les immigrés illégaux « contribuent de manière considérable » aux recettes du fisc, pour environ 8,6 % du total des recettes fiscales.

Enfin, une étude du Cato Institute (à tendance libertarienne) de 2018 montre, à partir des données de l’Etat du Texas, que les immigrés (légaux ou non) sont moins présents dans les tribunaux que les personnes nées aux Etats-Unis.

  • « Chaque semaine, 300 citoyens américains meurent d’overdose d’héroïne, dont 90 % transitent par notre frontière du sud »

La crise des opioïdes est bel et bien réelle aux Etats-Unis. Outre les overdoses d’héroïne, la surconsommation de médicaments dérivés de l’opium est un véritable fléau de santé publique.

Pourquoi c’est hors contexte

M. Trump a raison sur la statistique : 15 842 personnes ont trouvé la mort aux Etats-Unis en 2017 en raison d’un médicament dérivé de l’opium ou d’héroïne, soit 304 par semaine, selon les chiffres des autorités de santé américaines. Selon la DEA (l’agence américaine de lutte contre les drogues), 86 % des échantillons d’héroïne saisie en 2016 provenaient de variétés d’opium cultivées au Mexique.

Ce que le président ne dit pas, c’est que, toujours selon la DEA, la majorité de la drogue qui transite par la frontière américano-mexicaine passe par des points de contrôle légaux. Ainsi, ce sont des véhicules privés ou à bord de semi-remorques que ces quantités astronomiques d’héroïne traversent la frontière, pas en douce en traversant le Rio Grande – le fleuve qui marque la moitié des 3 200 km de frontière entre les Etats-Unis et le Mexique.

Pierre Breteau

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